 Jean Naudin, PU-PH, responsable de la psychiatrie universitaire à l’Assistance publique des hôpitaux de Marseille. (Photo MARIE-LAURE THOMAS) Le Pr Jean Naudin. Praticien hospitalier et professeur d’université, responsable du centre psychiatrique des hôpitaux Sud, commente le conflit social autour du malade Monsieur D.
On a assisté à un vrai vent de panique chez les soignants qui, exceptionnellement, s’opposent à la réintégration du patient appelé Monsieur D, parce que précédemment, il les a déjà mis en péril physiquement ?
Vous avez raison de dire que cette situation est atypique, « contre nature ». Des soignants ne peuvent pas s’opposer à l’arrivée d’un patient dans leur service, quelle que soit la réputation qui le précède. C’est un principe moral, un principe de droit incontournable, nous sommes là pour proposer des soins à toutes les personnes qui se présentent, quelle que soit leur « race », leur religion ou leur pathologie.
Louis Pasteur le disait comme ça : « On ne demande pas à l'homme blessé : De quel pays ou de quelle religion es-tu ? On lui dit : Tu souffres, cela suffit ; Il m'appartient de te soulager ».
Dans le cas présent, si l’on continue comme ça, avec des banderoles à l’entrée de l’hôpital qui évoquent le malade, en rappelant le crime de Pau, et des phrases dans les journaux faisant allusion à son physique et sa couleur de peau, les soignants auront tristement craché sur ces principes et se seront conduits comme des beaufs.
Pourtant, faut les comprendre ces soignants. Pour qu’ils en arrivent à renier leurs propres principes, c’est qu’ils doivent bien souffrir eux-mêmes, et souffrir beaucoup. Ils souffrent parce qu’ils ne trouvent plus beaucoup de sens à ce qu’ils font. Par manque chronique d’effectifs, ils ne peuvent plus soigner comme ils espéraient le faire lorsqu’ils ont choisi leur métier. Ils savent qu’ils vont accueillir un patient possiblement violent et qu’ils n’ont pas les moyens de le faire sans risque, ils savent que la violence des patients, qui sont des personnes comme les autres, est bien plus souvent sociale que pathologique, ils savent qu’elle résulte en général bien plus d’une enfance carencée, cassée ou abîmée par la misère que d’une maladie au sens strict.
Ils savent que lorsque s’y ajoute une consommation abusive de toxiques, elle est décuplée. Ils savent que du cannabis, de l’alcool circulent dans nos services ouverts et que nous n’avons pas de moyens réels pour y remédier.
Ils savent qu’on ne peut pas juguler une agitation lorsqu’on n’est que deux ou trois soignants à faire face. Ils savent que l’on ne peut correctement soigner les maladies mentales qu’en laissant ouvertes les portes de l’hôpital. Ils savent qu’ils font un métier difficile. Ils savent qu’ils ne trouveront pas toujours de soutien franc de la part du corps médical, de la DDASS ou de leurs supérieurs hiérarchiques.
Le budget hospitalier n’a pas attendu la crise pour être réduit à peau de chagrin, nous travaillons, dans une institution, pour laquelle le passage à la T2A a ruiné. La crise financière et le manque de sens du déficit monstrueux qui obèrent l’avenir de nos CHU (un hôpital peut-il ne pas être en déficit puisqu’il dépense et ne vend rien ?), ne sont que le reflet d’un problème global : Les hôpitaux publics ne sont pas faits pour rapporter de l’argent mais pour soigner, tout comme les banques ne sont pas faites pour générer de l’argent de façon exponentielle, en dissociant toujours plus les gains du monde réel.
Réduction des moyens des unités fermées et des cellules d’isolement, fragilité du mobilier. Comment expliquer simplement le rôle thérapeutique de ces unités fermées ?
« Une chaise peut devenir une arme contre le personnel », arguments qui lorsqu’ils sont agités par les syndicats me font penser que tout se passe comme s’il fallait ajouter les plaintes, les unes aux autres, comme si les revendications pouvaient mieux se vendre au poids.
Lorsque quelqu’un est violent, il se sert de ce qu’il trouve, c’est vrai. Mais un hôpital ne peut pas être sans risque, ce n’est pas un désert cerné par des murs nus, l’ensemble de l’hôpital ne doit pas ressembler à une cellule d’isolement si l’on veut qu’il puisse soigner.
C’est aussi pourquoi nous avons sur chaque site, ce qu’on appelle couramment un « secteur fermé ». On y place pour de très courtes durées les patients en état d’agitation, lorsque celui-ci ne peut être contrôlé différemment ou ceux qui se mettent gravement eux-mêmes en danger.
Dès qu’ils vont mieux, ils retrouvent leur chambre dans une unité ouverte. Il y a aussi dans le secteur fermé, des patients qui sont hospitalisés sous contrainte. Ces patients ont été placés là, en raison de leur dangerosité potentielle, pour eux-mêmes ou pour autrui, dangerosité mentionnée par le médecin qui établit le (ou les) certificat(s) d’entrée.
Faire appel au personnel de sécurité, comme cela se passe à Ste Marguerite, lorsque les soignants se trouvent dépassés par une manifestation violente de la part d’un malade, n’est-ce pas en soi une défaite de la relation de confiance entre le soignant et le soigné ?
Je préfère avoir à la fois des vigiles et des meubles potentiellement dangereux. Les vigiles, cela fait des hommes en plus, et il y a globalement moins de violence quand il y a plus de monde. Le personnel de sécurité de Ste Marguerite accompagne l’équipe et n’a pas pour vocation première de s’occuper du patient, il est là pour protéger les personnels lorsqu'il le faut, soignants ou soignés. La violence est parfois, c’est vrai, une défaite de la relation entre le soignant et le soigné. Qu’il y ait des vigiles ou pas, la violence est toujours une défaite. Nous considérons à Ste Marguerite que les vigiles ont parfois un rôle de médiation. Mieux que les soignants, dans certains cas ils ont eu eux-mêmes l’expérience de situations violentes, et se font même parfois, de façon acceptable et en tout honneur, les alliés des patients lorsqu’il s’agit de témoigner des difficultés de la vie quotidienne au sein d’une unité fermée.
PROPOS RECUEILLIS
PAR ANTONIO MOREIRA
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