 En France et en Allemagne, un soldat sur six a été tué. photo DR Au printemps 1917, les Poilus font face à l'horreur. A l'arrière, les conditions de vie sont de plus en plus difficiles. Cette année-là, la crise sociale s'étend, les grèves et les mutineries se multiplient. Un tournant dans l'histoire de la Grande Guerre.
Pour faire avancer les poilus (1), les chefs ne reculent devant rien : un soir, « parut un planton qui cria (…) : « le régiment est relevé, on va au repos à Mazingarbe ; départ à quatre heures du matin ; les couvertures sur le sac roulées en fer à cheval. »
Ce fut une explosion de joie, on cria, on applaudit, on rit ; pour ne pas être en retard, il y eut des pressés qui commencèrent à rouler leurs couvertures, quittes à grelotter toute la nuit.
Dès trois heures du matin, tous impatients de partir, nous étions déjà debout. (…)
Mais qu’est-ce que cela signifie ? Ne voilà-t-il pas qu’on distribue à nouveau les deux cent cinquante cartouches à chacun (…). Les officiers nous avouèrent que l’attaque devait avoir lieu à l’aube, c’était là notre repos » (2).
A l’arrière, les populations civiles subissent des conditions de plus en plus difficiles. Les hommes au front, les femmes d’agriculteurs doivent s’occuper des exploitations ; dans les villes, elles sont entrées massivement dans l’industrie, conduisent les tramways… Leurs salaires, déjà inférieurs à ceux des hommes, ont été baissés au nom de l’effort de guerre. Les prix augmentent, la pénurie s’installe et un rationnement est instauré. Dès 1916, des grèves éclatent.
"Mille douleurs, mille morts"
Parallèlement, les industriels de l’armement et les spéculateurs font fortune, comme les commerçants et intermédiaires qui fournissent l’armée.
Les poilus dénoncent les « embusqués » : ceux qui ont fait jouer leurs relations pour ne pas être mobilisés et les militaires de carrière cantonnés dans les villes de garnison.
Tous mènent grande vie à l’arrière : spectacles, jeux, plaisirs… Un poilu a écrit dans son journal : « Chaque putain de guerre représente les mille douleurs de celui qui la porte, mille morts de ceux que le combat a fauchés, et les mille jouissances des ventres et des bas-ventres de l’arrière » H-A Gauthé (3).
La crise sociale s’étend à tous les pays belligérants. Au printemps 1917, les grèves se multiplient et touchent la France, l’Angleterre, l’Autriche, l’Italie et l’Allemagne. La censure est draconienne depuis le début de la guerre, les journaux ne peuvent rendre compte de la réalité du front ou de l’arrière.
Au début de 1917, les échos de la révolution russe de février parviennent : les soviets (conseils) de soldats s’opposent à la poursuite de la guerre. « Ces soldats slaves, hier encore pliés, asservis à une discipline de fer, allant aux massacres comme des esclaves résignés, inconscients, avaient brisé leur joug, proclamé leur liberté et imposaient la paix à leurs maîtres, à leurs bourreaux.
(…) Ces événements eurent leur répercussion sur le front français et un vent de révolte souffla sur presque tous les régiments » (2).
La révolte des Poilus
En avril-mai, c’est « l’échec douloureux de l’offensive du Chemin des Dames qui n’avait eu pour résultat qu’une effroyable hécatombe ; la perspective de longs mois encore de guerre dont la décision était très douteuse, enfin c’était le long retard apporté pour les permissions, c’était cela je crois qui irritait le plus le soldat » (2).
La lassitude se mue en révolte et des soldats refusent de monter au combat. Entre le 20 mai et le 10 juin, on recense plus de 230 mutineries, touchant 40 000 soldats.
En seconde ligne, dans les cafés, les soldats se divertissent « mais un soir un caporal chanta des paroles de révolte contre la triste vie de la tranchée, de plainte, d’adieu pour les êtres chers qu’on ne reverrait peut-être plus, de colère contre les auteurs responsables de cette guerre infâme, et les riches embusqués qui laissaient battre ceux qui n’avaient rien à défendre.
Au refrain, des centaines de bouches reprenaient en chœur et à la fin des applaudissements frénétiques éclataient auxquels se mêlaient les cris de « Paix ou Révolution ! A bas la guerre ! », « Permissions ! Permissions ! ».
Un soir, (…) L’Internationale retentit, éclata en tempête » (2).
Il s’agit de la Chanson de Craonne. Interdite, elle est chantée dans tous les régiments : « C’est à Craonne, sur le plateau/Qu’on doit laisser sa peau/Car nous sommes tous condamnés/Nous sommes les sacrifiés/C’est malheureux de voir sur les grands boulevards/Tous ces gros qui font la foire/Si pour eux la vie est rose/Pour nous c’est pas la même chose/Au lieu de s’cacher, tous ces embusqués/Feraient mieux d’monter aux tranchées/Pour défendre leurs biens, car nous n’avons rien/Nous autres les pauvres purotins/Tous les camarades sont étendus là/Pour défendre les biens de ces messieurs-là. »
Le mouvement est durement réprimé : 629 condamnations à mort (75 exécutions), 2873 condamnations dont 1381 aux travaux forcés.
L’armée accorde des permissions pour calmer des soldats qui se résignent : « le poilu, surtout celui qui a quatre ans de guerre, reste le même, grognard d’apparence, aigri, mais au fond, plié et résigné, se contentant à force d’habitude, de son train de vie monotone. Pourvu que le poilu ait son tabac, son pinard et une permission de temps en temps, c’est tout ce qu’il lui faut » J. Mando, 11 juillet 1918 (3).
Récit : Raymond BIZOT
(1) La Marseillaise des 26/10, 2/11 et 9/11/08
(2) Les carnets de Louis Barthas, 2004
(3) J-P Guéno, Y. Laplume, Paroles de Poilus, 1998
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