 Photo archives LM Le droit à la santé n’a pas obéir à une logique mercantile d’entreprise privée. Le témoignange d’usagers et de praticiens…
De Marjolaine, le plus bel hommage que l’on puisse rendre à celles et à ceux qui s’occupent, dans l’ombre, de notre santé. Cette jeune femme, qui vient de mettre au monde une belle petite fille, témoigne de la qualité du service assuré par tous ces anonymes que préoccupe aujourd’hui ce massacre sciemment organisé que constitue le délabrement d’un service public à nulle autre pareil. « J’ai eu, dit-elle, beaucoup de soucis au cours de ma grossesse et j’ai été orientée vers ce que l’on appelle une maternité de type 3, chargée de traiter les cas les plus difficiles. A l’hôpital Nord. Je n’ai obtenu mon premier rendez-vous qu’après un mois d’attente. Nous étions très nombreuses et, comme cela était mon cas, beaucoup étaient venues d’une autre ville du département. Cela n’a empêché aucune d’entre nous d’être suivies par des infirmières compétentes et disponibles. Je sentais bien qu’elles étaient débordées. Mais elles étaient toujours à notre écoute… Des femmes formidables avec qui nous avions un contact très rapide ».
Mais si Marjolaine leur rend ainsi hommage, c’est qu’elle a vu les traits tirés sur les visages, expression de conditions de travail éreintantes dues à coup sûr au stress mais avant tout au manque de personnel. « Elles étaient toujours à notre écoute, poursuit la jeune femme, mais je me rendais bien compte que le temps leur était compté. J’ai vu de mes propres yeux ces longues files d’attente dans les couloirs de l’hôpital. Il n’y avait, je crois, que cinq salles d’accouchement et pas assez de chambres disponibles pour accueillir les jeunes mamans et leurs bébés. Certaines d’entre nous ont donc été contraintes de dormir dans le couloir. Il leur fallait donc quitter l’hôpital le plus tôt possible… »
Ces conditions de travail ne sont pas le triste privilège des seules maternités. Dans le même hôpital, ce matin du 17 novembre, il était bien difficile de joindre les infirmiers affectés au service d’anesthésie. C’était un jour de grève pour protester justement contre le manque d’effectifs et la suppression d’une personne chargée de suivre le réveil des patients, un moment pourtant très critique. Danielle Ceccaldi travaille dans cet établissement, tout en assûmant ses responsabilités syndicales. Elle sait donc bien tout à la fois la réalité du terrain et les coups portés aux établissements de l’Assistance publique. « A Marseille, dit-elle, son déficit a atteint 70 millions d’euros en 2008. En cumulant avec les années précédentes, la dette s’élève désormais à 1 milliard d’euros. Et ce que l’on demande aujourdëhui au service public, c’est le retour à l’équilibre financier. Un plan a donc été établi en ce sens qui prévoyait la suppression de 150 postes, ce qui a été jugé insuffisant par la Ministère de tutelle… » Toutes catégories de personnel confondues, poursuit-elle, « les conditions de travail deviennent extrêmement difficiles. Il n’y a plus de planning réel et vous pouvez être appelés à nimporte quelle heure selon les besoins du service. La vie ici, conclut-elle, c’est devenu l’enfer. Des journées de 12 heures, avec la contrainte durant les temps de repos de rester à son domicile, voilà le quotidien du personnel. On est bien loin des 35 heures. Et tout se fait sans que cela soit officiellement déclaré… »
Et, ce qui inquiète au premier chef Danielle, c’est cette intrusion progressive du privé dans le domaine public. « Tout se fait, s’indigne-t-elle, dans le plus grand flou artistique. Ce sont des centaines de lits qui relèvent du premier secteur et qui font leur entrée fracassante dans le second. C’est encore l’hôpital de Sainte Marguerite, dépouillé peu à peu de son service d’urgence. Et c’est aussi une partie du personnel dont le statut change peu à peu. Ils ne s’y sont pas trompé, tous ces membres du corps médical qui ont alerté contre la privatisation progressive de l’hôpital public et qui ont clamé haut et fort leur volonté « d’interdire l’augmentation de la part du privé à but lucratif dans le système hospitalier. Toutes catégories confondues. Comme Alain Abrieu, psychiatre à l’hôpital Edouard Toulouze et vice-président de l’Union syndicale dédiée à sa discipline. « Le premier objectif de la loi « Hôpital, Patients, Santé et Territoire » ne répond qu’à une logique strictement financière. Une logique d’entreprise privée, qui se traduit jusque dans les mots. On parle aujourd’hui de Directoire, de Président du Directoire et le Conseil d’Administration devient un Conseil de surveillance. C’est désormais écrit noir sur blanc et tout cela ressemble à s’y méprendre à un organigramme d’entreprise ». Comment cela va-t-il se traduire sur le terrain, quelle sera encore la place des médecins, dans cette nouvelle organisation, s’interrogent les professionnels de santé ? Se dirige-t-on vers une disparition du statut actuel des médecins du public avec une entrée progressive de médecins libéraux ? Et est-il trop tard ou pas pour réagir ? Et quelle sera la nature de la réaction du personnel soignant ? Alain Abrieu ne cache pas son inquiétude à cet égard. « Il est vrai, admet-il, que l’on assiste au sein de notre hôpital à certains dysfonctionnements. Et certains pensent que la loi pourra y remédier et ont tendance à l’accepter. Cependant, car cela est vécu au quotidien, chacun a conscience du manque cruel d’effectifs, du départ notable d’infirmiers vers le secteur privé qui recrute à tour de bras. Quand on fait des économies sur la santé et quand le budget affecté au service public se réduit, cela se traduit ainsi et c’est gravissime. Cela se traduit encore par des atteintes au droit à la santé des patients eux-mêmes. En psychiatrie, cela signifie par exemple une réduction du nombre de séances pour les patients…»
Et cette diminution du budget de l’hôpital public, Alain Abrieu sait bien que ce sont les malades eux mêmes qui en feront les frais. « Car il faut, dit-il, tenir compte également de l’agravation des conditions sociales des citoyens. Des difficultés de réinsertion, ne serait-ce qu’au niveau de l’accès au logement. Le système concurrentiel mis en place ne fait qu’approfondir la gravité de ces questions et cette loi accentuera davantage les difficultés des malades. Les patients de l’hôpital Edouard Toulouze sont essentiellement issus des quartiers Nord. Ce sont des gens qui vivent très souvent en situation de grande précarité. La drogue y est monnaie courante… Il faut donc montrer à tous que cette loi ne concerne pas seulement les malades. Et que la casse du service public, que ce soit dans les hôpitaux ou dans d’autres secteurs est l’affaire de toute la société. Il y a donc bien un moment où il faudra refuser, un moment où il faudra dire non…»
Dire non, les infirmiers anesthésistes en grève ce matin du 17 novembre ont su le faire. Non avec des soucis corporatistes mais avec la conscience claire que c’est dans l’intérêt des patients qu’ils agissaient. Car dire non, c’est encore refuser une politique de santé à plusieurs vitesses, c’est s’opposer aux honoraires effarants de certains praticiens. Une médecine des riches et une médecine des pauvres, disait-on naguère. Ce fossé est encore appelè à s’agraver et le sauvetage de l’hôpital public réclamé par un nombre grandissant de professionnels de santé n’aspire qu’à une seule chose, comme le rappelle Danielle Ceccaldi : « donner toutes ses chances à la vie en faisant reculer la mort ».
Reportage
Gérard Lanux
Photos Marie-Laure Thomas
et Robert Terzian |
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