 A la « Cave à vin », si le Beaujolais fait recette, les clients n’en oublient pas pour autant les fondamentaux : « Vous me mettrez aussi deux bons Bandol »(Photo Bruno Isolda) A Toulon, le caviste Michel prépare son départ pour les montagnes. Et le « Beaujolpif nouveau » ? De toutes les façons, il n'aime pas ça.
« La Cave à vin ». Il n'est guère plus clair et net comme raison sociale.
Samedi dernier quartier Claret à Toulon, Michel est au four et au moulin. Comme d'habitude en début de week-end, et même avec un peu plus d'ardeur à cause de la question qui tue : « C'est quand, M'sieur, le Beaujolais nouveau » ?
« A partir du 20 novembre, madame ; à partir du 20 novembre, monsieur ».
Le pire est que le gaillard (le genre 1m90, roux ventru aux yeux bleus) vient de vendre son commerce.
« J'en ai marre de ce comptoir », plaide-t-il, « et puis j'ai pas vraiment l'âme de la côte. Mon truc, c'est plus le calme et la campagne. La nature. Je vais ouvrir un gîte avec chambre d'hôtes dans les Pyrénées. Il y a pas mal de clientèle, là-haut. Les randonneurs. Ils gambadent par centaines sur les versants. Ils sont en général assez à l'aise niveau fric. Après une journée sac à dos, ils ont besoin de repos, de douceur et de bonne bouffe, de chaleur et de confort. Et ça je sais faire ».
« La révélation, ça été les Coteaux varois »
Michel a atterri dans le Port du Levant par accident familial. Contraint de reprendre une affaire juteuse à ne pas laisser à l'abandon, il s'y est mis.
Mais avec la ferme intention de s'échapper au plus vite. Une chance pour lui, sa passion pour le vin : « J'ai le nez. Et puis j'adore découvrir les régions en me baladant dans les vignes. Le Var est beaucoup plus riche que ce que l'on croit. La révélation, ici, ça été pour moi les Coteaux varois. Bien sur, les Bandol et les Cassis tiennent la route, c'est connu et ce n'est pas surfait. Mais franchement mon coup de cœur c'est pour les Coteaux »...
Les dimanches et lundis, il taille la route des domaines. Goûte. S'extasie. Achète. Puis expose impeccablement dans sa petite grotte de la haute ville.
La semaine du 20 novembre, en revanche, le renfrogne carrément : « C'est pas bon, les vins nouveaux. C'est forcé. C'est dur à digérer. Ok les viticulteurs font des efforts et certains primeurs sont intéressants, même au niveau local, où ils doivent bien céder à la mode ». Alors que nous conversons dans les effluves mélangés de chêne et de treille, nous sommes interrompus à chaque minute par les inquiets du Beaujolpif.
Beaucoup de chefs de comités d'entreprise ou de volontaires « pour le bureau ».
La place de Claret est un conglomérat impressionnant de fromagers, bouchers-charcutiers et cavistes
« Les clients nous font vibrer la caisse »
Un soupir, un pied calé, Michel rend les armes : « Franchement ici, on a pas à se plaindre. Au niveau des commandes, en ce moment, c'est l'escalade. Les clients nous font vibrer la caisse » !
Tout ça malgré la crise financière : « Je crois que nous vendons les seuls produits pas vraiment touchés par la morosité ambiante. Au contraire. C'est thérapeutique, pour les gens. Une petite fiesta pour oublier un peu les ennuis, c'est toujours ça de pris ». Encore un client pressé.
Il commande une caisse de vin nouveau, puis, presqu'en douce : « Vous me mettrez aussi deux bons Bandol ».
« Alors ça c'est vachement courant, rigole le colosse, le nombre de mecs qui se font le Beaujolais nouveau en se sifflant du vrai bon pinard, c'est affolant ».
Nouvelle interruption. Une bande un peu chaude de supporters de bleu et blanc vêtus vient s'enquérir de bière. Il faut dire que ce soir l'OM joue et qu'un bar de la place propose un écran géant à ses clients. Michel les prévient : « Il va vous jeter le patron, si vous vous assoyez chez lui avec des bières pas à lui ». Argument définitif : « On s'en fout. On se mettra sur le rond-point ».
L'engouement des joyeux drilles, comme ça plusieurs heures avant un match, surprend encore le montagnard : « Et ça encore c'est hyper sudiste. La démesure en tout ». Il est déjà parti dans sa tête, le gars. Il sourit quand même : « J'ai du mal à leur en vouloir. Ils sont rigolos. Ils ont peut-être raison, de prendre tout par dessus l'épaule. La vie est courte et on dirait qu'ils veulent la bouffer tout de suite au cas où y en aurait plus dans pas longtemps ».
On lui demande si au fond il ne s'agit pas bêtement de la fameuse sagesse populaire. « Tu verrais ça comme ça ? Après tout pourquoi pas »...
Le cœur n'y est pas. Michel est un homme intensément bien élevé. Il ne se sent pas chez lui et ne veut pas déranger outre mesure.
Il glisse ses pâtasses sur le ventre et par-dessus son tablier bleu très siècle dernier. La conclusion à notre rencontre, l'une des toutes dernières ici au-delà de la voie ferrée, à l'ombre frisquette du Mont Faron, il nous la sert comme il sait : « Ouais ». Un soupir, un pied calé sur un tonnelet.
Et bon soir m'sieurs-dames.
Reportage
Claude Gauthier |
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