Justice. L’enfant devenu rachitique dans l’errance de la clandestinité.
« Je voudrais qu’il me pardonne d’avoir mis en danger sa vie », pleure Ngalula en tournant la tête vers son enfant assis sur le banc du tribunal. Cette Zaïroise de 45 ans jetée dans la clandestinité et la pauvreté est accusée de privation de soins et d’aliments et de violences aggravées.
Le 31 août 2004, elle amenait à la Timone un garçonnet si anémié que le pronostic vital était engagé. Les médecins diagnostiquent un « rachitisme carentiel historique ». Il a 10 ans, en paraît 5 ou 6. Son âge osseux est celui d’un enfant de 2 ans et demi. Il marchait essentiellement à quatre pattes sur des jambes déformées. Sur le corps, des traces de cinq fractures anciennes. Une plus récente à la jambe suite à un coup de bâton de la mère. « Il était tellement fragile qu’une secousse pouvait provoquer une fracture », explique la présidente Delphine Thibierge. Il restera hospitalisé 2 mois.
« C’est la situation qui m’a poussé à bout »
Ngalula avait accouché en 1994. Le père s’est aussitôt envolé. Elle rentre alors au Zaïre où sa famille la rejette. L’errance recommence. « Nous étions dans la précarité extrême, je mettais un peu de sucre dans le lait, on n’avait pas d’eau potable, je lui faisais manger des racines de manioc, c’est là-bas que le rachitisme a commencé », explique cette femme élancée, digne et accablée. Elle regagne alors la France en 2001 avec un faux passeport et son enfant très diminué. A Toulouse, elle s’installe dans un squat. « On dormait dans la salle de bains ou le couloir. Ce n’était pas facile. Il m’accompagnait parfois quand je faisais le ménage ou le repassage chez des particuliers. J’ai pensé le nourrir abondamment avec de la confiture, des pâtes, du riz, mais ça n’aboutissait pas. » Trois ans de misère. « Avec le recul je regrette infiniment, j’étais totalement désorientée. Mais ce n’était pas un enfant battu, c’est la situation qui m’a poussée à bout », pleure la dame accusée de n’avoir pas alerté les services sociaux. « C’est comme si vous n’aviez pas été réceptive à sa souffrance. Il a manifestement beaucoup souffert avec toutes ses fractures », insiste la juge.
« Pourquoi les copines de maman n’ont rien fait ? »
Assis aux côtés de son avocat, la petite victime haute comme trois pommes semble ne pas vouloir perdre une miette du procès de sa maman, même si des gestes trahissent son embarras. Il est en CE2 au lieu d’être en 3e. A 14 ans, il en paraît 8, n’était la gravité de son regard, la maturité, la fermeté de ses propos tenus d’une voix assurée. « Et mon père dans tout çà ? Il est où ? Il nous a jamais aidés. Moi je dis, c’est un traître car justement on a besoin de lui… Je dis qu’il faut faire quelque chose parce que voilà c’est pas normal qu’on est ici... Pourquoi les copines de maman n’ont rien fait ? C’est pas normal de rien faire quand quelqu’un est pas bien... »
L’émotion est palpable. Le gamin essuie une larme furtive. Presque tendrement, la juge lui chuchote : « On ne dit pas que c’est une mauvaise maman, on dit qu’elle aurait dû appeler les services sociaux plus tôt… »
« Dossier difficile et délicat », reconnaît Me Patrice Reviron pour l’enfant. A ses yeux, la question de l’âge réel est centrale. Il invite la mère à lever l’énigme qu’il entrevoit dans l’hypothèse - démentie par la mère - qui lui aurait fait endosser l’état civil d’un autre enfant mort-né au Zaïre. « Il garde l’idée qu’il a été maltraité par sa maman qui aurait dû faire le choix de le protéger. Il souhaite qu’elle soit jugée pour cette maltraitance indirecte, évidente et importante. »
« Elle aussi mangeait des restes et dormait par terre »
3 ans de prison avec sursis ont été requis par le procureur pour qui « ce n’est pas normal qu’un enfant ait été laissé dans des conditions qui auraient pu entraîner sa mort ». En défense, Me Anaïs Leonhardt a fait le récit de l’errance d’une mère dans un pays parmi les plus pauvres d’Afrique, ravagé par la guerre civile, puis sa vie de clandestine en France, exploitée et rejetée de sa communauté, avec la peur d’être expulsée et séparée de son enfant. « Dans ces conditions, elle a fait subir cette misère à cet enfant. Elle aussi mangeait des restes et dormait par terre, elle aussi a été hospitalisée pour une grave maladie. » « J’aime mon enfant, c’est tout ce qu’il me reste sur terre. C’est la plus belle chose qui m’est arrivée dans la vie », a conclu la mère en pleurs. Délibéré lundi prochain.
DAVID COQUILLE
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