Depuis la rentrée 2007, l'Opéra de Marseille mène avec l'Institut des Hirondelles spécialisé dans la formation des enfants malentendants un projet pédagogique intitulé L'Opéra du silence. Sur une chorégraphie de la danseuse étoile Josyane Ottaviano, All Impazzata, inspiré du drame de Paillasse sera présenté le 7 juin à l'Opéra.
Rue Molière, entrée des artistes. Mais ce lundi, c'est au sixième étage que bat le cSur de l'Opéra. Tout au bout du couloir étroit de la direction administrative et artistique. Là où il faut encore emprunter un petit escalier pour finalement redescendre au studio de danse. Une silhouette fine glisse sans bruit sur le parquet. Evanescente. De grands yeux maquillés de noirs, des cheveux très courts& Un sourire qui se reflète dans les miroirs. Aujourd'hui, le professeur, c'est Josyane Ottaviano danseuse étoile au ballet de Marseille. Les danseurs, une dizaine de jeunes collégiens sourds et malentendants de l'Institut des Hirondelles de Marseille, accompagnés de leurs professeurs.
La jeune troupe se prépare dans les rires, ajuste chaussons et jupons. Mais très vite, le professeur donne le ton. On y va, on se met en place. Concentrez-vous !. Les répétitions commencent. Exceptionnellement ce jour-là, elles se dérouleront en présence de Jeanine Imbert, conseillère municipale déléguée à l'Opéra (*). La professeur cherche à capter le regard de ses élèves. Surtout ne pas les quitter des yeux. Et les retenir jusqu'à la première note. Jusqu'à ce que la musique s'élance et les emporte. Elle est là face à eux puis à côté d'eux. Les accompagne dans chacun de leur mouvement. Compte et recompte. Ses mains sans cesse en mouvement sont le prolongement de sa voix. Avec force, les jeunes danseurs tendent leurs bras vers le ciel. Avec rage, ils martèlent le sol. Ils tournent, se frôlent. Font tournoyer les jupons de tulle rouge. Ils s'expriment sur un temps ou un contretemps. Enfermés dans le silence, ils donnent corps à la musique.
Personne n'écoute la musique de la même façon
Assise au piano, Josyane Ottaviano revient sur les premiers accords de cette nouvelle création. Dans le texte, ce projet expérimental inédit qui bénéficie du parrainage de Jacques Namont, Premier danseur à l'Opéra de Paris a pour ambition de faire découvrir aux élèves de l'Institut des Hirondelles, l'univers de l'Opéra par la danse. Dans les faits, ce sont les dix années de travail pédagogique avec l'Education nationale qui ont amené la chorégraphe à la réalisation ce projet. Et cette farouche volonté d'aller plus loin, de remettre tout à plat. Parce que personne n'écoute la musique de la même façon. Quand on dit avoir assisté à un concert, on dit avoir vu& Alors si on enlève les instruments, on voit quoi ? La chorégraphie.
Quand Josyane Ottaviano demande à rencontrer l'équipe du Centre des jeunes sourds de Marseille, c'est d'abord l'étonnement. ça nous a fait sourire. On s'est dit : à l'Opéra, ils ne doivent pas savoir qu'un sourd n'entend pas confie Bernadette, responsable de la section collège de l'Institut. Et puis, il aura suffi de quelques pas de danse au milieu de la salle du foyer pour que la magie opère. Josyane s'est mise à danser et à parler aux élèves. Et puis quelque chose s'est passé. Alors on s'est dit pourquoi pas !.
ll Impazzata, inspiré du Paillasse de Leoncavallo. Chorégraphie Josyane Ottaviano, danseuse étoile.
Soirée de gala ouverte à tous le samedi 7 juin de 20 h à 21 h.
Infos 04.91.55.11.10 / 04.91.55.21.12 et opera.marseille.fr
Institut des Jeunes Sourds
Les Hirondelles 73 Traverse des Fabres. 13011 Marseille.
Tél : 04 91 18 82 70.
http://www.irsam.asso.fr
Durant deux jours, les élèves vont donc visiter l'Opéra, découvrir les métiers du spectacle vivant& Peu à peu, L'opéra du silence prend vie. All Impazzata, inspiré du drame de Paillasse, opéra en deux actes écrit et composé par Ruggero Leoncavallo. Une évidence pour la chorégraphe. Les gestes de ces enfants sont si impatients. Ils vous bousculent&
Pour ses nouveaux disciples, il lui a fallu inventer une autre méthode de travail. J'ai mémorisé la partition et fait des tracés. Puis, j'ai pris leur main. Je l'ai serrée pour compter les pas. Comme des percussions. Ensemble, nous avons dansé. Je me suis rapprochée du mime Marceau et j'ai beaucoup fait de pantomime. Mais évidemment, tout passe par les yeux.
Au fur et à mesure, la danseuse va proposer à ses élèves de nouveaux mouvements. Au fur et à mesure, ils vont les reproduire. Jusqu'à les ressentir, se les approprier et enfin proposer eux-mêmes d'autres enchaînements.
Ainsi depuis le mois de septembre dernier, plus d'une vingtaine d'élèves de l'Institut des Hirondelles, scolarisés du primaire au collège viennent répéter chaque lundi, en demi-groupe. Les plus petits travaillant à l'aide d'un jeu de lumière. Même s'ils sont tous volontaires, on n'aurait jamais pu imaginer qu'ils pouvaient y arriver confie Bernadette. Pour beaucoup, l'Opéra est un monde totalement inconnu& Et même lorsqu'on a évoqué le projet devant parents qui, la plupart sont sourds, ils ont ri. Alors, les premiers mois ont été difficiles. Il a fallu, expliquer, aider, guider& Durant les répétitions, lorsqu'il y a un problème, il nous arrive de traduire les consignes ou de rappeler les élèves à l'ordre, si nécessaire. Au retour, dans le bus, on peut aussi revenir sur ce qu'ils n'ont pas compris. A chaque séance, nous sommes deux enseignants car le langage des signes est assez compliqué. Il implique de regarder l'autre dans les yeux.
Josyane Ottaviano : Voir des enfants qui ont des différences accéder à l'art est un moment merveilleux
Les répétitions reprennent. Concentre-toi Cindy& Si tu ne rêves pas, tu ne feras pas rêver le public. C'est ça respecter le public. La réalité de la scène, c'est la réalité de la vie. On ne te demandera pas toujours ce qui ne va pas et tu devras avancer malgré tout&. Les séquences s'enchaînent.
Troisième et dernier tableau. Kevin danse seul. Un exercice délicat. Ses gestes sont précis, ses appuis solides. Pour la chorégraphe, le jeune garçon est un phénomène de la nature. Elle rêve de pouvoir le diriger vers le lyrique. Aujourd'hui encore, ses professeurs n'y croient toujours pas. Il est au Centre depuis 4 ans. Nous n'aurions jamais pensé qu'il pouvait accepter et continuer ainsi.
Mais Kevin n'est pas le seul. Il y a tous les autres. Diane, Benjamin, Grégory, Elodie& Et puis Medhi, qui, dans une volubilité des gestes, avoue avoir eu beaucoup de mal au début. Loïc, lui, est très content mais encore surpris d'être arrivé là .
Et pourtant, ces derniers mois de répétition n'auront pas toujours été faciles. La danse demande ténacité et courage. Régulièrement, relève l'enseignante, on remonte le moral des troupes, on les aide à dépasser ce sentiment de honte qu'ils peuvent ressentir. Car il est très difficile de se montrer au regard des autres, de se montrer soi, handicapé. Mais on leur a dit qu'une fois sur scène, personne ne peut imaginer leur surdité.
De la salle de classe à la salle de répétition &
Le travail aura porté ses fruits et parfois bien au-delà des espérances. Josyane Ottaviano les a amenés dans un rêve et ils l'ont suivie. Nos élèves ont pris de l'assurance. Ils ont une meilleure image d'eux-mêmes et ils ont pris confiance. Ils ont dépassé un certain nombre de difficultés. Et c'est important car leur vie sera comme ça. Ils évolueront dans un milieu d'entendants et c'est une gestion de la frustration. Cependant, dans le même temps, cela prouve qu'être sourd n'empêche pas de réaliser de tels projets. Il faut vivre sa vie, vivre avec et repousser les limites que le handicap impose. Vivre sa vie& Kevin lui, se voit déjà danseur. Loïc rêve de gloire et de célébrités au soir du 7 juin. Des rêves d'ados, tout simplement. Et pour la danseuse étoile, voir des enfants qui ont des différences accéder à l'art, est un moment merveilleux .
L'heure tourne, la séance touche à sa fin. On range les jupons et les chaussons. Et la petite troupe court vers la sortie. Direction les Hirondelles dans le 11e arrondissement. Le 7 juin, ils seront prêts. Ils seront sur scène&Moi, je n'y serai pas confie la chorégraphe. Ou alors peut-être juste au début pour les accompagner& Les Hirondelles sont prêtes à prendre leur envol sur la scène de l'Opéra de Marseille.