Aix en Provence. Le metteur en scène américain Peter Sellars fait l'ouverture ce soir du soixantième Festival d'Art Lyrique avec Zaïde, un opéra peu connu du jeune Mozart. Rencontre.
Celui qu'il est convenu d'appeler le trublion de l'Opéra a déjà installé Così fan tutte dans un fast-food de Greenwich Village, déplacé Don Giovanni dans le Bronx et s'apprête à enfermer Zaïde dans un atelier clandestin du Queens. Qu'on déteste ou qu'on adule, qu'on crie au génie ou la provoc gratuite, l'artiste Peter Sellars propose une vison iconoclaste et engagée qui ne laisse jamais indifférent.
Comment avez-vous abordé l'Suvre ? Quels en sont pour vous les points forts ?
Mozart a vingt-trois ans. Il brise toutes les situations existantes. Zaïde, n'est jamais là où on l'attend. Il plonge l'auditeur dans des émotions mélangées et complexes. Il exprime les sentiments les plus divers et les plus intériorisés. Il y a de grands moments dans Zaïde qui résonnent avec la philosophie et la politique. Ça me rappelle les années 60. Une période où l'on voulait bouger le monde. Comme à la veille de la Révolution Française. Même si le livret n'est pas très bon la musique est très forte. On a remplacé quelques textes et on ajouté la partie instrumentale de Thamos, Roi d'Egypte.
Zaide / Mozart Théâtre de l'Archevêché, aujourd'hui, 29/06,et 5, 7, 10, 12, 14 et 18 /07 à 22h.
Infos : 04 42 17 34 34 www.festival-aix.com
Vous avez aussi intégré au spectacle le joueur d'Ud, Momein Adwan.
Cela rappelle l'imagination interculturelle de Mozart qui avait une grande conscience du monde musulman. Et surtout la culture est un mélange. Elle témoigne de la vérité de ce mélange. La culture se moque des frontières politiques. Mozart se demandait jusqu'où pouvait aller cette guerre entre l'orient et l'occident. Nous nous posons aujourd'hui en Irak la même question. Zaïde est une partition très intense, où l'on sent une rage de liberté, une impatience face à l'injustice ! Zaïde a quelque chose de radical. Pas de gentillesse, de grâce, d'équilibre. Louis Langrée et moi y travaillons depuis quatre ans. Nous avons questionné le ton, les émotions, la mise en relief de tel ou tel détail orchestral ; un alto, une partie de hautbois plus déchirante ou plus tendre. Nous avons essayé énormément de choses. Peu à peu nous sommes arrivés à une connaissance intime de l'Suvre. Et pas mal de secrets de cette partition se sont révélés.
L'argument de Zaïde semble avoir été pour vous l'occasion d'une dénonciation de l'esclavage moderne ?
Mozart, Haydn, Beethoven : les trois plus grands compositeurs viennois de l'âge classique étaient des activistes. Ils ont créé des Suvres qui militaient pour les droits de l'homme. Avec un vocabulaire musical capable d'incarner des nuances extraordinaires, autour de questions aussi fondamentales pour leur époque et pour la nôtre que la liberté, l'égalité et la fraternité. C'est une musique qui dépasse l'existence même. Mozart a chanté la liberté et la liberté est l'avenir des peuples. Ne pas en être conscient ce n'est pas correct !
Vous expliquiez lors d'une répétition publique à la salle du Bois de l'Aune que vous compariez Zaïde au rêve de Martin Luther King ?
Mozart écrivait une musique pour le rêve. Il ne s'agit pas du Mozart charmant, mais du révolutionnaire, de l'activiste qui rêvait comme Martin Luther King, non pas pour échapper à la réalité mais pour transformer le monde. Sans vision on ne vit pas. Comment mettre en réalité cette vision par l'imagination ? Pour moi la génération de Mozart, Haydn, Beethoven, a crée une musique qui est la preuve d'une idée. C'est un acte de création et d'imagination qui anticipe la révolution romantique.
Comment vous est venue l'idée de situer l'action dans un atelier de couture clandestin ?
La question de l'esclavage chez Mozart est centrale. On la retrouve dans Idomeneo, dans la Flûte, l'Enlèvement. Or pour ma génération, l'esclavage n'a jamais été aussi présent dans le monde. Il y a plus d'esclaves aujourd'hui qu'il n'y en a jamais eu dans toute l'histoire humaine. Près de 27 millions de femmes, hommes et enfants en sont les victimes. Aujourd'hui un jeune homme coûte 20$. Il devient jetable, comme un stylo. Chez moi, à Los Angeles, comme à Delhi ou Shanghai, des hommes dorment dans les ateliers sous leur machines à coudre. C'est le cauchemar de l'exploitation sans fin. Tous les besoins de base deviennent inaccessibles. La pauvreté s'aggrave et les plus grandes richesses ont augmenté. Tout ça sous le règne du F.M.I. et de la banque mondiale ! Je sens les hommes prêts à tout. Je prévois le pire des scénarios.
La mise en scène est donc pour vous le moyen de faire entendre votre voix ?
Nous prenons tous l'espace qui nous occupe dans ce monde. On peut charger chaque geste d'une signification. C'est là aussi la vision de Bernard Foccroulle : tracer des lignes qui relient la musique aux préoccupations contemporaines. Cette production de Zaïde est aussi un pas dans son propre parcours.
Propos recueillis par Patrick De Maria Photos Migué Mariotti