 Photo Alain Fabre La chronique du jardinier. Les copains d'abord, nouvelle version : le brave Georges n'aurait pas craché sur cette histoire vraie et édifiante.
C'est arrivé petit à petit. Une lourdeur à peine perceptible vers le rein droit. Mais le jardinier qui souffre du mal de dos en permanence n'y a prêté qu'une attention relative. Même si dans le même temps, un peu à droite du tibia, une légère douleur s'installait.
Le lendemain la lourdeur s'est faite plus présente. Bon, s'est dit le jardinier, voilà autre chose. Mon mal au dos se diversifie : il se passe toujours quelque chose dans le bazar de la colonne vertébrale. Le troisième jour, la lourdeur était plus que pesante et la démarche s'en est trouvée gênée. Voilà-t-il pas que notre homme se met à boiter ! Holà, se dit-il, mettons un terme à cette plaisanterie, prenons rendez-vous avec le médecin. Aussitôt dit aussitôt fait. La rencontre est prévue le jour d'après.
Sauf qu'au petit matin, après une nuit agitée impossible de trouver la bonne position pour dormir le jardinier appelle son docteur : il y a du nouveau mon cher, je ne peux plus marcher.
Qui n'a jamais eu de sciatique ne peut pas comprendre. Et pas davantage entendre. Les mots pour dire la brûlure, la déchirure, les élancements aigus de la névralgie, la lancinante obsession de la douleur, la pression psychologique de la souffrance, les mots pour dire cela ne peuvent atteindre l'esprit du bien portant, lequel, trottant comme un lapin, ne saura concevoir l'intensité du mal. Même empli de compassion, disposé à l'empathie, débordant d'affection, il lui est impossible de mesurer l'état d'abattement du malade.
Je dois ici faire un aveu public. Du temps où j'étais « chef d'équipe », il m'est arrivé de penser qu'un tel, s'absentant si longtemps pour une sciatique, était peut-être un peu coquin. Rétrospectivement, je lui demande pardon pour cette pensée injuste. Et que celui qui se sentirait visé aille en paix, sur ses deux jambes bien valides !
Mais revenons à aujourd'hui et au jardinier plongé dans les affres de la douleur et le mauvais sang pour ses cultures. Car je ne vous ai pas tout dit : l'accident de santé survient juste au moment où aubergines, poivrons, courgettes et oignons sont à repiquer, tomates à tailler, haricots à semer. C'est une pitié de voir des légumes disposer d'un malheureux godet pour épanouir leurs racines quand ils réclament la pleine terre et le plein soleil. C'est une tristesse de voir le temps passer, la saison avancer et les graines rester dans le sachet au lieu de germer dans le sol !
A qui faire appel en ces moments de détresse ? La jardinière, émue de voir le jardinier si mal en point s'est immédiatement portée à son secours, proposant de le remplacer. Mais il y a beaucoup à faire et des travaux différents dans lesquels elle n'est pas forcément experte. (Elle, c'est plutôt les fleurs et les confitures). Il faut donc aussi faire appel aux collègues. Ce n'est pas en vain. A leur tour pleins de compassion pour l'ami handicapé, voici rappliquant dare-dare sur le bancau Ninette et Jipé, si ardents et déterminés qu'il faut presque les calmer pour qu'ils ne s'usent pas trop vite à la tâche.
L'affaire est rondement menée. L'une s'attelle au désherbage, l'autre passe la houe, la troisième trace les sillons. A moi la courgette à toi l'oignon, à moi l'aubergine à toi le poivron, à moi l'arrosoir à toi le piochon ! L'activité est intense, l'effort assidu, le sérieux palpable, l'application soutenue. Quel spectacle, quel plaisir de voir le potager s'organiser aussi vite et aussi bien ! Bref, en deux jours, tout est fini. Magnifique ! Une intense satisfaction s'affiche sur les visages. Le jardinier, oubliant sa douleur, ressemble au ravi de la crèche.
La morale de cette histoire ? Elle est limpide. Ayez des amis ! Au moins deux, c'est plus efficace qu'un seul&
Mais sachez prévoir, ayez aussi une cave. Parce qu'une histoire comme celle-ci, ne peut se terminer qu'autour d'un verre. Et même d'une bouteille. Voire plusieurs. Et d'un bon repas. Par une fête, quoi !
Allez, faites attention à vous. Ne vous penchez pas trop. Et à un de ces jours.
ALAIN FABRE
photo: DR
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