 Marseille “se divise en deux parties, parfaitement distinctes : les quartiers commerçants et aisés et les quartiers populeux”. (Image DR) Augmentation de population, essor industriel, bouleversements architecturaux... Au XIXe siècle, les villes changent de visage.
Au cours du XIXe siècle, avec l’industrialisation, la population des villes s’accroît. En 26 ans, entre 1846 et 1872, Marseille voit sa population augmenter de 60 %. Il en est de même pour toutes les villes industrielles. Ces nouveaux habitants affluent des campagnes proches, des départements voisins et de l'étranger. A partir du milieu du siècle, on assiste à “l’haussmannisation” des villes. L’économie est en plein essor et Napoléon III veut faire de Paris une capitale digne du prestige impérial, une des plus belles d'Europe.
La ville s’est agrandie anarchiquement, comme la plupart des villes, par ajouts successifs de constructions. Une politique de grands travaux est lancée pour transformer Paris. Le baron Haussmann, préfet de la Seine, en est le maître d’œuvre. Il a deux lignes directrices : la salubrité et le maintien de l’ordre.
Les vieux quartiers aux ruelles enchevêtrées sont dépourvus d’hygiène et,en 1848, ces quartiers se sont à nouveau soulevés, dressant des barricades.
La naissance des beaux quartiers
La solution retenue consiste à raser les quartiers populaires pour tracer de larges avenues bordées d’immeubles bien alignés qui favoriseront la circulation rapide des hommes et des marchandises. En cas d’émeute, la répression sera plus facile. Un député bonapartiste dira : “Maintenant l’artillerie pourra manœuvrer à l’aise sur un champ de tir suffisamment agrandi. C’était absolument indispensable : les boulets ne savent pas prendre la première à droite”.En cette seconde moitié du XIXe siècle naissent ce qu'on a appelé les “beaux quartiers” où apparaissent des promenades, les grands magasins et s’installe le monde des affaires. On crée un décor pour une ville de nantis, un écrin pour la bourgeoisie triomphante. Toutes les villes connaissent le même phénomène et deviennent d’immenses chantiers. Les vieux quartiers où s’entasse la main d’œuvre ouvrière, assimilés à des foyers d’épidémies, d’immoralité et de fermentation révolutionnaire, sont démolis.
La spéculation qui accompagne la construction de nouveaux quartiers fait grimper les prix. Les loyers des nouveaux immeubles sont hors de portée des couches populaires. Sous couvert d’hygiène et de salubrité, on instaure une monstrueuse ségrégation sociale.
Dans les anciennes villes, issues du Moyen Age, toutes les couches sociales étaient regroupées sur un même périmètre. Si l’on excepte les hôtels particuliers des riches nobles, les immeubles accueillent les différentes catégories sociales, depuis les artisans et commerçants qui travaillent au rez-de-chaussée, jusqu’aux plus modestes - ouvriers et domestiques - qui logent sous les toits. L’appartement du premier étage, le plus vaste et le plus luxueux est habité par un bourgeois. D’étage en étage - les maisons en ont souvent cinq ou six - le luxe disparait, la hauteur sous plafond diminue comme la surface des logements. Chaque niveau correspond à une catégorie sociale : petit bourgeois, boutiquier… jusqu’au dernier où peuvent s’entasser de quatre à huit familles.
Dans ce système de ségrégation verticale, les différentes classes sociales se côtoient forcément. A partir du XVIIIe siècle, avec l’agrandissement des villes hors des remparts, les nobles et très riches bourgeois quittent la vieille ville pour habiter les hôtels construits à quelques dizaines de mètres.
Marseille en 1900
Au XIXe siècle, la grande bourgeoisie se fait construire des châteaux et émigre à plusieurs kilomètres de la ville. La vieille ville devient plus populaire et, dans la seconde moitié du siècle, on démolit une partie de ces quartiers pour construire des habitations bourgeoises. Dès les années 1870, les villes présentent la même ségrégation géographique : une partition de quartiers où l’on retrouve la grande bourgeoisie, la moyenne et petite bourgeoisie et les quartiers ouvriers.
Marseille présente, vers 1900, le même visage que les autres villes : “La ville se divise en deux parties, parfaitement distinctes : les quartiers commerçants et aisés et les quartiers populeux. Les premiers, de construction moderne, datent d’un siècle au plus. Les rues sont larges et pavées ; les principales sont balayées régulièrement et entretenues. Les maisons, sérieux et importants immeubles, sont relativement salubres ; elles ont de l’eau en abondance et sont rattachées, depuis quelques années, au réseau d’égouts pour l’écoulement des matières fécales et des eaux usées. (…)
Les quartiers populeux sont compris presque entièrement dans le périmètre de la vieille ville. Là, les rues sont étroites, tortueuses, à peine cailloutées, encombrées de détritus de toutes sortes, balayées rarement et mal, jamais arrosées autrement que par le ruisseau qui sert de déversoir aux eaux ménagères. Les maisons sont hautes, étroites, adossées les unes aux autres, sans cour, sans air ni soleil, souvent sans eau et sans réduit particulier ; et elles contiennent pourtant un véritable entassement d’êtres humains” (1).
Récit
Raymond Bizot
(1) E. Camau, Marseille au 20e siècle, 1905
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