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L’alcool au secours de la Patrie
10-11-2008
 

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Memoria du païs. Dans leurs lettres, malgré la censure militaire et l’autocensure qu’ils s’imposent vis-à-vis de leurs proches, les poilus de 14-18 décrivent leur quotidien : la faim, le froid, la vermine…

“Dormir ! C’est le bonheur ici, car c’est l’oubli. Dormir… On ne pense pas à manger pendant qu’on dort (…). Dormir ! Le temps passe ; les obus aussi : oublier un instant leur sifflement de fer à travers le ciel, ne plus les entendre venir et éclater, n’est-ce pas comme s’ils n’existaient plus ? (…) C’est l’évanouissement du cauchemar. Plus de tranchées, plus de gourbis, plus de ruines, de sapes, plus de fusil, de cartouches, de sacs, de pelles, de pioches, plus d'escouade…” E. Tanty, 20 novembre 1914 (1).

Pour endurer une telle existence, il y a d’abord la coercition institutionnelle : le Conseil de guerre qui châtie celui qui recule ou tente de fuir. Il est condamné, pour l’exemple, et fusillé devant ses camarades.
“Le code de justice militaire est très sévère en temps de guerre (…). Je verrai toujours devant mes yeux cet homme à genoux, les yeux bandés, les mains attachées au poteau ; un feu de salves et c’en est fini de l’existence. Pourtant, ce n’est pas un crime qu’il avait commis, alors que nous montions à Notre-Dame de L. Il était resté en arrière en essayant de sauver sa peau (…) il me semble qu’on aurait pu avoir un peu de pitié, car cet homme est père de quatre enfants. On a voulu faire un exemple et cela est tombé sur lui”. A. Lenoir, 1915 (1).


Une lettre, peut-être la dernière


Il y a aussi l’exécution sommaire, dans la tranchée, de celui qui ne monte pas à l’attaque. Le poilu vit avec l’idée de la mort et avant chaque attaque, chacun écrit à ses proches une lettre qui est peut-être la dernière.
Les instructions d’attaque “les jetèrent dans la consternation (…) “Je vais adresser mes adieux aux miens”, dit l’ami Gils, et cet exemple fut suivi par presque tous. C’était quelque chose de poignant de voir tous ces hommes, comme des condamnés à mort qui vont être exécutés, l'esprit bien loin de ces tristes lieux, absorbés à écrire leurs suprêmes recommandations et adieux à leur mère, épouse, fils ou frères” (2).
“Je n'ai pas vu notre enfant (…). Garde mes lettres, si je ne revenais pas, elle pourra les lire plus tard, elle saura que son papa l’a bien aimée. (…) dis-lui bien que si j’ai pu tirer dans ces affreux moments c’était par nécessité mais que je n’ai jamais sacrifié une vie inutilement, que je réprouve ces meurtres collectifs, que je les considère comme pires que des assassinats, que je n’ai haï que ceux qui les ont voulus” M. Guillaumont, 14 décembre 1914 (1).
“A mon petit Armand,Tu es encore bien jeune et ne peux comprendre ce qui se passe en ce moment : la guerre, ses horreurs, ses souffrances. Cette carte sera un souvenir de ton père, et il souhaite qu’à l'avenir les hommes soient meilleurs, et que semblable chose ne puisse plus arriver. Que jamais tu n’aies besoin, et sois forcé, de mener la vie que je subis en ce moment en compagnie de beaucoup de papas qui ont laissé, comme moi, de petits anges chez eux. (…) en mémoire de ce père que tu n’auras pas connu, redouble de gentillesse pour ta mère (…). Devenu un homme, sois du nombre de ceux qu’on appelle les honnêtes gens. Sois bon pour ton prochain, ne fais pas ce que tu ne voudrais pas qu'il te fût fait”. J. Thomas, 5 août 1915 (1).


Un refuge contre la peur


Pour soutenir le moral des troupes, on distribue du vin : un bidon d’un litre par jour. Le pinard devient indispensable au poilu qui essaie de s’en procurer davantage. Une technique est répandue : remplir sa gourde de haricots secs, y ajouter de l’eau et bien refermer. Les haricots en germant augmentent de volume avec une telle puissance qu’ils déforment la gourde métallique, lui faisant gagner quelques centilitres.
Vues leurs conditions, les poilus trouvent dans le vin un refuge contre la peur et l’angoisse. On
n’hésite pas à certains moments à donner un supplément de vin et, avant l’attaque, on distribue le quart de gnôle. Les poilus partent à l’assaut dans un état second dû à l’alcool. Pire, la gnôle est coupée d’éther ou d'autres drogues aux effets euphorisants. Rendus dépendants de l’alcool, ils demandent à leurs famille d'envoyer de la gnôle dans les colis et cherchent à se procurer du vin sur place. Un commerce très lucratif s'instaure.
Lorsqu’ils partent en deuxième ligne, “A peine arrivés, les sacs débouclés, vite ! En quête de pinard ! (…) A cinq heures, les cafés s’ouvrent… Quelle ruée ! Les places sont chères et on n’ose les abandonner, même un instant, qu'au moment où, à force de prendre du liquide, il faut bien en évacuer un peu… La salle est surchauffée par ces haleines et sent la sueur et la crasse. (…) La plupart sont debout, quelques-uns sont assis d'une fesse entre deux buveurs qui leur tournent le dos. Une odeur de mâle flotte, mêlée avec celle du vin répandu” H-A Gauthé, carnets de guerre (1). On a dénombré avec précision les victimes de la guerre, mais a-t-on comptabilisé tous ceux qu’on a rendus alcooliques ?


Raymond BIZOT


(1) J-P Guéno, Y. Laplume, Paroles de Poilus, 1998
(2) Les carnets de Louis Barthas, 2004




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